Les 24 heures de la Nouvelle

C’était ce weekend.
Deux copains relancent l’aventure tous les ans. On tire au sort une contrainte, et c’est parti pour faire le tour du cadran en écrivant un texte court. L’an dernier, j’avais passé mon tour. Cette année, vu mon emploi du temps, j’ai bien failli déclarer forfait avant même que le défi commence, et puis… Bon, j’avais deux heures devant moi, du chocolat et du thé, alors j’ai fini par gribouiller quelque chose.
La contrainte de cette année :

“Un animal, sous quelque forme que ce soit, doit jouer un rôle au moins mineur dans la nouvelle.”

Du coup, les gastéropodes m’ont paru appropriés pour… des raisons tout à fait personnelles qui me poussent à dévorer leur version pralinée à Noël. Et puis il y a cette iconographie bizarroïde aux origines obscures qui ne cesse de me fasciner.

Il parait que les scientifiques ont émis pas mal d’hypothèses sur la question. Je parie sur celle que les moines copistes aimaient bien se faire des blagues, mais après tout les autres théories semblent tout aussi valables.
Quoi qu’il en soit, les nouvelles issues de ce challenge sont toutes rassemblées sur ce site.
Sinon, je n’ai pas eu le temps de recopier à la fin de ma nouvelle la recette des escargots au court-bouillon, alors pour les amateurs… la voici !

[Défi] Cousinage

Il y a quelques mois, on m’a mise au défi d’écrire un récit qui se déroule durant la Préhistoire… Pas simple. La Préhistoire, c’est une période temporelle que je connais peu. Pour ce type de défi, je ne m’accorde généralement qu’un temps d’écriture très restreint et des recherches réduites. Aussi, il a fallu que je compose avec :
1) les restes parcellaires d’une ancienne UE de paléoanthropologie (ça remonte à environ 9 ans)
2) des souvenirs plus ou moins récents d’articles scientifiques
3) quelques pages web parcourues rapidement
Autant vous dire qu’il m’a fallu ruser ! Bon, le défi a heureusement été validé (ouf !), aussi, bonne lecture 😉

Lui et sa famille parvinrent aux abords de la caverne sous une pluie battante. Les gardes, de vrais colosses, le firent pénétrer seul dans la demeure de leur chef pendant que femmes et enfants patientaient sous le courroux du ciel.
Manifestement, il était attendu. Ses hôtes avaient dressé le couvert.
–   Ah, cher cousin, bienvenue ! Tu es venu seul ?
–   Non, j’ai laissé ma petite troupe à l’extérieur. Ils sont tous un peu claustrophobes.
–   Oh, avec un temps pareil, c’est bien dommage. Du thé ?
–   Avec plaisir.
Il récupéra le bol qu’on lui tendait, et en sirota doucement le contenu. Son hôte reprit :
–   La météo n’est plus ce qu’elle était.
–   C’est vrai ! Bientôt la saison estivale, et le ciel est tapissé de gros nuages noirs. Ca ne donne pas envie d’aller faire trempette dans le grand Lac.
–   Je ne te le fais pas dire. Nous avons d’ailleurs repoussé nos vacances, avec mon clan. Prendre la route par si mauvais temps, c’est risqué.
–   Certes.
–   Et puis le gibier se fait plus rare, par météo maussade, alors les en-cas de voyage sont plus tristes.
–   Tout à fait. Mais, m’as-tu vraiment convié pour parler prévisions climatiques ? Parce que, si c’est le cas…
–   Non. Tu as raison, venons-en au fait.
L’hôte se mit à genoux, et soulevant une superbe peau de loup, découvrit un trésor sous le tapis. Un geste auquel son invité réagit avec virulence :
–   Oh non, pas encore…
–   Attends, cousin, laisse-moi parler.
–   Mais nous avons déjà abordé ce sujet cent fois ! Et tu sais très bien quelle est notre position là-dessus. Ma fille n’est pas intéressée.
–   C’est qu’elle n’a pas vu tout ceci ! Regarde, laisse-moi te montrer… Ça, là, ce sont de véritables coquillages en provenance de la mer du sud. Ici, des dents de castor peintes. Là, des os de chat sauvage. Et tous les pigments ont été concoctés par nos soins. Mes deux fils ont bien passé trois cycles de lune à les concevoir. Un véritable travail d’orfèvre…
–   Nous reconnaissons vos talents.
–   Alors ?
–   Là n’est pas la question. Ce que tu me demandes ne s’achète pas.
–   Mais enfin, tout tout TOUT se monnaye, mon cher ami ! Tes pagnes, les fourrures de tes femelles, l’amour…
–   Non. Comprends que… Que j’ai des principes.
–   Balivernes !
–   Mais si, voyons. Je te le redis, ma fille n’est pas tentée. Et je me refuse à aller contre sa volonté.
–   C’est absurde !
–   C’est progressiste.
–   Cousin, je ne saisis pas ton entêtement à refuser une fortune. Vois, vois cet échantillon flamboyant ! Et dis-toi que ces merveilles ne sont qu’un maigre aperçu de ce que je peux t’offrir.
–   Mais il faudrait pour cela que je te cède ma fille.
–   C’est oui ?
–   C’est non ! Triple non !
–   Voyons. Qu’est ce qui cloche, hein ? Ton clan deviendrait riche. J’ai ouï-dire que vous aviez quelques difficultés, en ce moment. Ce n’est pas tout rose, dans la grande plaine. Les Sapiens se marchent dessus pour la cueillette, résultat ça finit souvent en bagarre généralisée au petit déj’… Idem pour la carne. Vos soupers sont rudes, il parait. Nous, on ne rencontre pas ces soucis-là. Ici, autour de la caverne, on a de la viande à plus savoir qu’en faire ! Et sans mentir, nos chasseurs sont plus aguerris que les vôtres, plus résistants et plus ingénieux… Et puis, avec ces bijoux, tu pourrais corrompre certaines hordes adverses, en chasser d’autres, et ainsi réduire la casse. T’acheter une paix pour ta famille. Pense à tes réserves hivernales, l’ami ! Je peux t’aider.
–   Ce n’est pas du soutien, c’est du marchandage.
–   Appelle cela comme tu veux, le fait est que ça peut vous sortir de la mouise, et que tu refuses de le reconnaitre.
–   Oh, ne t’en fais pas, je suis d’accord avec toi sur ce point : nul doute que les saisons futures seraient plus douces avec la cagnotte que tu nous promets. Mais je finirais par crever sous le poids de la culpabilité d’avoir abandonné ma fille à… à… Bref, de l’avoir abandonnée. Sans parler du fait que j’entendrais les jérémiades de sa mère toute la Sainte journée. Alors c’est non. Et puis je ne vois pas du tout ce que tu as à gagner là-dedans ! C’est une teigne, ma gamine !
–   Peut-être, mais nous sommes en manque de jeunes femelles, par chez nous. Le sort décide de les faire toutes mourir en couches.
–   Fichtre.
–   J’ai perdu ma cadette la semaine dernière.
–   Mince. Mes sincères condoléances.
–   Bien aimable. Bon, peux-tu me dévoiler, au moins, ce qui retient autant ta fille ?
–   Je ne sais pas si je dois.
–   Allons, cousin, je ne suis pas homme à me laisser brusquer par l’avis d’une adolescente. Que dit-elle ? Sur mon aîné, par exemple.
–   C’est inconvenant.
–   Mets les formes. Pour moi. Je t’écoute.
–   Elle… Elle trouve que physiquement…
–   Oui ?
–   Elle trouve qu’il a le front un peu plat, la face un peu trop prognathe et, disons-le tout net, qu’il ressemble à un gorille.
–   Grmpf.
–   Et qu’il grogne un peu trop, aussi. Comme tu viens de le faire. Il faut avouer que vos manières ont toujours été un peu rustres…
–   Les raisons sont génétiques.
–   Je sais bien.
–   A côté de cela, nos p’tits gars sont robustes, endurants ! Dis-lui, dis-lui ! Ils peuvent tenir des heures et des heures à…
–   …
–   Ils sont très doués de leurs mains et… Quoi ? QUOI ?
–   Raison ou pas, elle ne le trouve pas à son goût ! L’attirance, ça ne se contrôle pas vraiment. Bon euh… Je ne vais pas abuser plus longtemps de ton hospitalité… En plus, ma famille m’attend, là dehors, par ce temps de chien…
–   Hmm.
–   Ecoute, pense bien que je suis désolé, vieux.
–   Hmm.
–   Tiens, pour te faire plaisir, je lui en toucherai un mot une fois de plus, à ma Violette. Je ne te promets rien, bien entendu, tu sais comme elle est têtue…
–   Non mais je comprends, t’en fais pas, cousin. Nous les Néandertaliens, on n’est pas assez bien pour vous.
–   Ce n’est absolument pas ce que j’ai dit ! Tu as mal compris…
–   Ah oui, bien sûr, parce qu’en plus d’être moches, on est un peu cons, c’est ça ?
–   Voyons, Néand’ !
–   Tu sais ce qui va se passer ? Un jour, et peut être un jour pas si lointain que ça, moi et mes congénères, on va disparaitre du coin. Ouais, on va se barrer, tu vois. On va vous laisser là, la face plantée dans la mouscaille, à vous bouffer le nez pour vos graines et vos fleurs, entre vous, et à vous chamailler pour un morceau de prairie. Et à ce moment précis, tu t’en mordras les doigts jusqu’à tes premières phalanges de ne pas avoir voulu marchander avec ton cousin. Je ne serai plus là pour te sauver les fesses durant les hivers rigoureux. Je ne te montre pas le chemin.
–   Je sais où se trouve la sortie… Euh, Néand’?
–   Quoi ?
–   … Ça tient toujours pour la partie de pêche de demain ?

[Défi] L’Arbre de la Guerre (Galactique)

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Petit défi relevé en octobre 2012 sur le Monde de l’Ecriture.
La consigne était la suivante :  « Je te propose un huis-clos dans un vaisseau spatial (mais en est-ce bien un?) dont l’équipage n’est composé que d’enfants qui mènent une véritable guerre inter-stellaire (ou pas ?) en se chamaillant »

——

–      Amiral, on détecte quelque chose près de la frontière galactique Nord !

Affecté aux écrans de contrôle, le lieutenant Pollux prenait son rôle d’alerte très au sérieux. Il en allait de la survie de la flotte, après tout. Tout l’équipage et l’ensemble des civils embarqués dans la colonie spatiale comptaient sur ses compétences exceptionnelles. Le moindre petit « bip » ou signal lumineux n’avaient aucun secret, le langage des radars était comme une langue maternelle pour lui. Et puis, il était le seul du vaisseau habilité à décrypter les signaux en provenance de l’espace intersidéral.

–      Qu’est ce que vous avez vu, lieutenant ?
–      Un point bleu qui clignote à fréquence élevée : les envahisseurs approchent !
–      Impossible ! s’exclama l’amiral. Il faut préparer nos défenses ! Commandant Théo, allez me chercher le technicien-chef des boucliers spatiaux !

Le commandant Théo, petite tête blonde et grand timide, le plus jeune de l’équipage, balbutia d’un air légèrement affolé : « Qu…Qui c’est ? »

–      Comment ça, qui c’est ? Voyons, c’est Carotte, bien entendu. Dépêchez-vous un peu, les envahisseurs n’attendront pas ! S’impatienta son supérieur.
–      Euh… tr… très bien, chef ! je…je veux dire Amiral. J’reviens tout de suite !
–      Lieutenant Pollux, je veux un rapport toutes les minutes sur la situation radar. Nous ne savons pas de quoi ces extraterrestres sont capables. Que tout le monde se prépare : on ne fuira pas le combat s’ils arrivent sur nous !
–      Compris, Amiral ! Répondirent de concert les deux autres membres présents dans le centre de commandement.

En marge de Pollux, près de la baie en cellophane était posté le sous-lieutenant Adrien, dit le Borgne en raison du bandeau recouvrant son œil droit – au demeurant tout à fait valide. Du haut de ses huit ans, Adrien Grangerot, inconditionnel des films de piraterie, avait insisté pour ajouter ce détail crucial à son personnage déjà haut en couleurs, comme en témoignaient ses bottes en caoutchouc vertes et son t-shirt zébré de jaune. En toute incohérence, le Borgne était chargé d’assurer le contrôle à l’œil nu du secteur spatial où stationnait la colonie et de seconder comme il se doit le lieutenant Pollux dans son activité de détection d’ennemis. Ce dernier ne tarda d’ailleurs pas à s’égosiller de nouveau :

–      La fréquence des signaux augmente encore, je crois qu’ils sont tous proches de nous ! Sous-lieutenant : confirmation visuelle ?
–      Négatif lieutenant ! Je ne vois rien de mon côté, répondit le Borgne, apparemment en manque total d’imagination. Il avait accepté de participer uniquement parce qu’on lui permettait de porter sa tenue favorite, mais il trouvait que tout ça manquait cruellement d’eau, de bateaux et de mousquets. Tant qu’à être une vigie, il aurait préféré être à l’extérieur, et pas enfermé derrière un film plastique. Yann lui avait rétorqué qu’on ne pouvait pas faire ça dans l’espace, et que de toute façon il pouvait très bien voir les ennemis arriver en restant à l’intérieur du vaisseau, c’était moins dangereux. Le Borgne trouvait parfois l’amiral très agaçant.

–      Comment est-ce possible, s’exclama Pollux, le radar nous les indique à moins de cinquante kilomètres de distance ! Ils devraient être sur nous ! Adrien, vérifiez !

Le sous-lieutenant adressa un soupir entendu à son supérieur, et scruta une nouvelle fois la zone située en face de lui.

–      Je vois rien que des arb… enfin je veux dire, rien que des astéroïdes, chef. Si ça se trouve, ils ont trouvé le moyen de se rendre invisible. Un truc furtif, ou chais pas quoi.
–      Tu dis n’importe quoi, Le Borgne. Des vaisseaux, ça ne peut pas devenir invisible, c’est trop gros pour ça. Amiral, enchaîna Pollux de retour dans son rôle, il n’y a aucun problème dans le système de détection ! Les radars ne me mentent jamais. Le sous-lieutenant Adrien ne fait pas correctement son travail !

L’Amiral Yann ajusta sa casquette de pilote de ligne – empruntée à son oncle pour l’occasion – et afficha un air grave. Ce n’était pas le moment de perdre son calme. Il était le plus vieux de tous ici – presque dix ans – donc certainement le plus sage et le plus à même de régler une situation de crise. Et une potentielle attaque d’envahisseurs semi-invisibles, c’était une sacrée situation de crise. De plus, il ne s’était pas autoproclamé Amiral-Grand-Commandeur-de-la-Flotte-Spatiale-des-Trois-Lunes sans raison : il lui fallait agir.

–      Un peu de sang-froid, ici. Le sous-lieutenant Adrien a peut être vu juste : il est possible que les extraterrestres possèdent une technologie qui nous est inconnue. Nous ne devons pas les sous-estimer.

L’Amiral fit mine d’appuyer sur quelques boutons et abaissa un manche qui, par un jeu de fils et de leviers, entrebâilla une ouverture sur sa droite. S’abaissant au niveau de l’orifice, Yann chuchota quelques mots à l’oreille stationnée de l’autre côté de la paroi, qui disparut alors en emportant un ordre avec elle.

–      La meilleure défense, c’est l’attaque. J’ai demandé à ce que nos canons lasers soient armés, au cas où. Nous allons aussi procéder à une manœuvre inédite, qui n’a jamais été testée avant, mais qui va sans doute nous aider à y voir plus clair. Nos scientifiques travaillent depuis plusieurs semaines maintenant sur la détection de l’invisible dans leurs laboratoires. Peut être que l’on peut utiliser ce qu’ils ont découvert pour contrer les env…

Le Grand Commandeur fut interrompu par le retour de son commandant, suivi d’un rouquin à l’embonpoint manifeste. Gravissant péniblement les barreaux de l’échelle d’accès au centre de contrôle, le nouveau venu se présenta tout essoufflé devant ses supérieurs, un cahier à la main.

–      Au rapport, technicien-chef Carotte ! Lança l’Amiral.

La respiration encore courte, un œil sur ses notes, le technicien s’exécuta néanmoins :

–      L’allumage des boucliers est en cours, Amiral. Ma tablette m’indique que leur activation est presque terminée pour les boucliers avant. Par contre, nous avons un problème pour les boucliers arrière : il n’y en a que 10 sur 30 d’actifs, ça a l’air d’être bloqué quelque part.
–      Zut. A quoi pensez-vous que c’est dû, Carotte ?
–      Je ne sais pas du tout, Amiral. Ca n’est jamais arrivé avant, les mécaniciens sont en train de vérifier tout le système.
–      Sabotage ?
–      Je ne préfèrerais pas, Amiral.
–      Vous avez raison, moi non plus. Nous avons déjà assez à faire avec ces ennemis invisibles.
–      … Je peux jouer avec vous ?

La dernière question provenait du plancher. La voix, fluette et hésitante, appartenait à une tête couverte de boucles brunes. Celle-ci fit son apparition dans le centre de commandement, accompagnée d’une chose bleue et touffue. Sous les boucles, deux grands yeux noirs attendaient, interrogatifs, la réponse de l’Amiral.

–      … Non, Lilie, tu sais bien que c’est pas pour toi ici !! C’est dangereux. Descends de là, retourne voir maman !

Moue boudeuse. La petite voix reprit :

–      … Mais pourquoi ? Prooooooomis je touche à rien. Bloupi fera rien lui non plus. Je veux juste rester avec vous dans la cabane.
–      C’est pas une « cabane », c’est un croiseur spatial, d’abord. Et puis on est en guerre contre des extraterrestres, t’aimes pas ça les extraterrestres, non ? Et ben eux non plus ils t’aiment pas, et s’ils t’attrapent ils vont te dévorer, et comme tu cours moins vite que nous c’est sûr qu’ils t’attraperont en premier. Alors va-t-en vite !

Silence. Yann était exaspéré. Sa petite sœur avait toujours le chic pour débarquer lors de leurs jeux, traînant partout sa fichue peluche horrible, et prenait pour habitude de tout gâcher, à grand renforts de cris et de larmes. Cette fois-ci, il en était hors de question.

–      Pourquoi t’es toujours méchant avec moiiii … Conclut la gamine, geignarde.

Soupir. L’ensemble de l’équipage demeurait silencieux, attendant sans doute que la situation ne s’éclaircisse sur le pont de commandement. Tous se reposaient sur Yann pour cela, lui seul ayant l’autorité nécessaire pour se débarrasser de l’élément perturbateur.

–      D’accord, d’accord… Bon ! Commandant Théo, reprit l’Amiral, veuillez conduire ces deux intrus dans la prison au pont inférieur. J’ai l’impression que les envahisseurs ont infiltré notre vaisseau en prenant forme humaine !
–      Chuis pas une « envahisseur » !
–      Ca reste à vérifier ! On ne peut pas le savoir avant de t’avoir examinée. Et Bloupi a une fourrure qui ressemble encore à celle des extraterrestres. Sans doute qu’il n’a pas terminé sa transformation….Commandant Théo, enfermez-les à triple tour, et prévenez l’équipe de scientifiques de préparer leur matériel de test.
–      Mais… Protesta le cadet de la bande, visiblement chagriné d’être encore pris pour le larbin de service.
–      Il n’y a pas de mais qui tienne ! C’est un ordre, Commandant !

Théo se trouvait là au beau milieu d’un dilemme.

A sept ans, il aimait beaucoup être le second à la tête d’une flotte stellaire. Il avait gravi les échelons militaires et remporté ce grade assez facilement, étant donné qu’il était le plus proche voisin de Yann, et qu’il se trouvait tout le temps fourré chez lui. Ce qu’il préférait, c’était lorsqu’il pouvait remplacer l’Amiral au poste de pilotage quand celui-ci devait s’absenter, que ce soit pour aller s’adresser directement aux équipes techniques des ponts inférieurs, motiver les troupes, négocier avec des marchands galactiques ou tout simplement aller aux toilettes. En outre, Théo avait décroché cette opportunité-là car, en contrepartie, il acceptait d’effectuer sans broncher les basses besognes de l’Amiral, comme faire le coursier ou se charger des intrus ; les autres n’avaient jamais saisi cette chance.

Mais le jeune garçon aimait aussi énormément passer du temps avec Lilie. D’un an sa cadette, la fillette était de bonne compagnie, prêtait ses jouets avec plaisir et partageait toujours de bon cœur lorsqu’il s’agissait de fraises Tagadoux – les bonbons favoris de Théo. En plus, il la trouvait drôlement jolie, avec ses longues boucles brunes peuplées de barrettes roses, ce qui ne gâchait rien à l’affaire. Même si elle pouvait être capricieuse par moment, Lilie était son amie. Il n’avait pas vraiment envie de lui faire de la peine, et la conduire en prison se révélait délicat sans qu’elle ne se vexe.

Alors, pour la première fois depuis fort longtemps, le Commandant Théo se rebella contre son supérieur hiérarchique.

–      N… Non.

L’Amiral fulminait.

–      Comment ça, non ?!

Le commandant embrassa de nouveau son courage et réitéra sa réponse, catégorique :

–      N…Non, je… j’emmènerai pas Lilie et Bloupi en prison. Ils ont rien fait de mal. Et je vois pas ce que ça peut faire si elle reste ici, avec nous, au poste de contrôle… Moi, je trouve pas qu’elle ressemble à un extraterrestre, rougit-il.

Le Borgne contemplait la scène, au bord de l’ennui. Toute cette expédition dans les confins de l’Univers virait au mauvais récit parfumé à l’eau de rose. Il se fit la réflexion que tout ça ne serait jamais arrivé sur un bateau-pirate. Les filles, si elles ne se taisaient pas, il suffisait de les balancer par-dessus bord en les faisant marcher sur une planche rebaptisée plongeoir pour l’occasion, et attendre qu’elles se fassent grignoter par des requins. Problème réglé. Avec un vaisseau spatial, tout devenait plus compliqué ; ça n’avait franchement rien d’amusant. De toute façon, personne ne voulait l’écouter quand il s’agissait de choisir un jeu.

Tout à coup, une idée d’animation lui traversa l’esprit. Il clama haut et fort : « Mutinerie ! Mutinerie ! Mutinerie ! », sans véritablement déterminer s’il dénonçait la rébellion ou s’il en faisait partie. Très vite, le lieutenant Pollux suivit le mouvement, rejoint aveuglément par Carotte.

L’Amiral Yann se mit à vociférer que tout rebelle serait considéré comme allié des envahisseurs et donc condamné pour traîtrise.
Le Commandant Théo, résigné, s’était rapproché de la fillette et faisait rempart contre toute manœuvre à son encontre.
Lilie, elle, s’était mise à pleurer, parce qu’il n’y avait que comme ça qu’elle pensait arriver à ses fins.
Bientôt, le centre de commandement ne fut plus que brouhaha.

Ce qui attira une figure paternelle dans le vaisseau spatial, qui ne tarda pas à se faire entendre elle-aussi.

–      Vous arrêtez tout de suite ce raffut et vous descendez de là ! Il est tard.
–      Mais…
–      TOUT DE SUITE ! Tonitrua le père.

L’Amiral, en colère et plutôt déçu de la tournure des évènements, tenta une pirouette scénaristique :

–      Vous voyez, si on fait du bruit, ça supprime l’invisibilité des extraterrestres ! On a enfin un moyen de les voir ! Il fa…
–      Yann, TU TE TAIS ! Lilie, ramasse ton Bloupi. Tous les deux, vous filez au lit. Les autres, vos parents vous attendent pour rentrer, allez !

L’intervention parentale, décidément inflexible, ne permettait aucune contestation, et tua toute rébellion dans l’œuf. Déconfit, l’équipage quitta peu à peu les lieux, les membres usant l’un après l’autre de l’échelle d’accès pour retrouver le pont de débarquement, ou plutôt le jardin. Au pied de l’arbre, la petite troupe se dispersa bien vite, après échanges de « bonne nuit ».

C’est seulement après avoir jeté un dernier regard rempli de tristesse à son vaisseau abandonné que Yann, Amiral-Grand-Commandeur-de-la-Flotte-Spatiale-des-Trois-Lunes, capitula, contraint de rendre provisoirement les armes pour la sûreté de la colonie stellaire. Toutefois, il savait que dès le lendemain, il se débrouillerait pour organiser le sauvetage de son équipage, retrouver son croiseur, et alors le voyage recommencerait. « Les extraterrestres ont remporté cette bataille, mais ils ne gagneront pas la guerre » pensa-t-il, avant de sombrer dans le sommeil et de s’envoler vers une autre galaxie.

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