Perfecto (3)

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Partie 1
Partie 2

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– Ca va, je suis juste un peu… nauséeuse. Et puis je suis sortie du lit il y a peu de temps, alors…
– Ca ira mieux après une balade en moto ! L’air frais te fera du bien. Allez viens, ne traînons pas. Je ne veux pas faire attendre Pierrot, il veut qu’on soit là avant l’arrivée de Suzie, pour la surprise. Et, Louise, fais-moi plaisir cette fois-ci, n’enlève pas ton casque en route… Tu sais que c’est le genre de choses qui m’inquiète.
– Aucun risque ! confirmé-je.

Pour une première excursion sur un deux-roues, en plein voyage temporel, je n’ai aucune intention de faire la maligne. A fortiori lorsque je me trouve parachutée dans un corps pour l’occasion – celui d’une certaine Louise, apparemment. Je pense qu’elle serait reconnaissante que j’en prenne soin. Et sait-on jamais ? Si j’ai pris sa place, elle a peut-être pris la mienne… Auquel cas, j’espère comme moi qu’elle aura la présence d’esprit de ne pas abîmer l’emballage dans lequel elle se trouve !

Mon petit-ami d’emprunt devant moi, nous descendons les escaliers au pas de course et atteignons la rue. Jetant un œil aux alentours, je reconnais vaguement le quartier. La chaussée, en pente, est bordée d’immeubles aux hautes fenêtres, et aux soubassements en pierre de taille. Au devant des croisées, des jalousies en lamelles de bois masquent l’intimité des appartements. J’aperçois non loin de là un énorme caillou posé en plein milieu d’une esplanade. Nous sommes sur le plateau Croix-Roussien, ancienne ville des canuts. Déjà en train de faire vrombir son bolide, mains sur le guidon, mon chauffeur me lance un « Allez, grimpe !» énergique. Obéissante, je me place à califourchon derrière lui et m’agrippe fermement, passant mes bras autour de son abdomen et me collant à son dos. Je crois pouvoir affirmer à ce moment précis qu’une virée en deux-roues m’effraie plus que la traversée temporelle, mais qu’importe, l’expérience se doit d’être vécue jusqu’au bout. Alors que l’on quitte notre stationnement, j’essaie de ne pas me concentrer sur la vibration qui parcourt l’engin, ni sur les toussotements incessants du pot d’échappement. La route, en pente, relativement large mais sinueuse, ne fait rien pour me rassurer. De plus, la conduite de mon compagnon est nerveuse et rapide ; il me donne l’impression de ne jamais utiliser ses freins, et chaque virage me donne des hauts-le-coeur ! Heureusement, à cette heure-ci – midi passé d’après le chant d’un clocher à proximité – il y a peu de circulation. Les véhicules sont pour la plupart à l’arrêt et s’entassent sur les côtés de la chaussée. Les gens sont déjà attablés, que ce soit chez eux ou dans les divers bouchons et cafés. J’en aperçois quelques-uns, hommes, femmes, enfants, fantômes de ce passé coloré, joyeux, ballotté entre révolution sociale et période Glorieuse. C’est là, durant cette descente de la Croix-Rousse, que je prends vraiment conscience d’avoir fait un bond dans le temps.

A penser au déjeuner, la faim fait son apparition chez moi. Je ferme les paupières un moment, rêvassant à mon futur premier repas-anniversaire au parfum des années seventies. En quarante ans, je ne suis pas convaincue qu’il y ait eu de grands changements culinaires mais ma curiosité reste vivace.

Subitement, nouveau haut-le-coeur, mais cette fois-ci aucune courbe de la chaussée n’est responsable. Les freins crissent, je serre les dents. Mon motard hurle. La peur revient. Je réouvre les yeux, contemple la scène et retient ma respiration. On évite de justesse un inconscient sorti en courant d’une traboule, mais l’accident est inévitable pour nous. Notre bolide dérape. La barrière de sécurité est proche, et surtout inutile étant donné la violence du crash. Je bascule dans le vide. Horreur de la chute, je hurle à mon tour. Le choc est impitoyable, et le voyage terminé.

***

– Tout va bien, mademoiselle?

Recroquevillée au sol, les muscles tétanisés, je suis de nouveau dans une cabine d’essayage. Accompagné d’une respiration courte, mon cœur encore battant semble vouloir s’échapper de ma cage thoracique. Je suis parcourue de tremblements incontrôlables, mais parviens à articuler une réponse à l’attention de mon interlocuteur :

– Euh… oui oui, tout va bien, tout va… très bien.
– Vous êtes sûre ? Ça fait bien dix bonnes minutes que vous êtes là-dedans…
– Tout va bien, je vous assure. Je sors… dans un moment.
– Bon, bon… n’hésitez pas si vous avez besoin d’aide…, ajoute la voix désormais identifiée du vendeur.

Je tente de me rassurer. Je suis entière, bien en vie. Le perfecto est toujours sur mes épaules, mais le reste de la tenue de cuir a… disparu. Le miroir me renvoie un reflet familier : le mien. J’entrebâille le rideau, et observe quelques secondes le zigzag incessant de la foule entre les stands. Je suis au beau milieu du marché de la mode Vintage. D’ailleurs, je l’ai toujours été. 1970, la moto, l’accident… Tout cela, ce n’était pas réel. Seulement dans ma tête. Mon cerveau a décidé de me jouer des tours. Je viens d’avoir une expérience onirique en plein jour. Hyper-réaliste mais forcément rêvée, voilà tout. Pas de quoi en faire un drame. Il s’agit sans doute d’un phénomène rare. Et je crois que, si cela ne se reproduit pas, il serait de bon ton de n’en parler à personne, pas même à Coralie, au risque de passer pour la zinzin de service. Il faut peut-être que je pense à dormir un peu plus.

En sortant de la zone d’essayage, j’ôte prestement la veste et la tend au détaillant, d’un air désolé.

– J’ai changé d’idée finalement, je… je ne vais pas la prendre.
– Oh, c’est dommage !… Le ton résigné qu’il emploie m’indique que ce n’est pas le premier désistement d’achat de sa journée, et qu’il sait que ce ne sera pas le dernier.
– Désolée, bonne journée à vous…

Regardant autour de moi, j’aperçois mon amie quatre magasins plus loin. J’entends le vendeur s’écrier derrière moi à propos d’une déchirure «qui n’était pas là avant», d’un «massacre du cuir», «invendable». Faisant la sourde oreille, je m’éloigne rapidement de l’étalage pour me fondre dans la masse, et rejoins Coralie qui m’accueille avec un sourire: «Alors, comment c’était le petit voyage rétro de ton côté ?». Légèrement tremblante, ma réponse tient en un seul mot:«Physique», avouai-je.

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Différences, pépins et autres nouvelles

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Nous sommes bientôt en mars.
Autant considérer que l’été est déjà parmi nous ! Le premier trimestre, en temps d’écriture, est presque terminé, et il est temps de faire un peu le point sur mon avancée.
En ce début 2013, je m’étais fixée comme projet de répondre à au moins un appel à textes. C’est chose faite, avec celui proposé par la maison d’édition Griffe d’Encre. Une nouvelle a dû leur parvenir ce weekend, intitulée In-Justice Ordinaire, sur le thème des différences. En lien avec l’actualité riche du moment, le texte parle d’amour, et donne dans l’anticipation. L’appel reste ouvert jusqu’au 1er mars, pour ceux qui aimeraient envoyer une participation !

Un peu plus tôt, je me suis amusée à proposer six textes pour les Pépins 2013. J’avais déjà participé en 2007, et depuis je n’avais pas retenté le défi.
J’en vois déjà en train de brandir des parapluies ou trucider des pommes histoire de faire pareil que moi. Pas si vite !
Les pépins, ce sont des courts (300 signes, titre compris, espaces compris) de science-fiction. Chaque année, la revue Géante Rouge relance l’appel, et chaque année, des dizaines de pépins sont envoyés. Au 15 février dernier par exemple, plus de 110 micro-nouvelles avaient déjà été réceptionnées… C’est un exercice d’écriture avec une contrainte forte, a fortiori si l’on veut pouvoir sortir du lot. Et c’est bien entendu cette contrainte qui rend tout le challenge intéressant 🙂 Comment surprendre, innover, faire rire le lecteur en 300 caractères maximum ? Si vous voulez jouer comme moi, l’envoi est possible jusqu’au 31 mars. On ne gagne rien, sauf la chance (peut être) d’être lu par les abonnés à Géante Rouge.  Plus d’infos par ici.

Par ailleurs, le Blind Text (BT) 2013 du Monde de l’écriture touche à sa fin.
Qu’est ce que le BT ? Un petit jeu de la communauté d’écriture à laquelle j’appartiens. Les volontaires écrivent un texte, l’organisateur mélange le tout, et aux lecteurs de retrouver qui a écrit quoi.
Ce n’est pas une mince affaire, entre ceux qui s’amusent à copier le style d’un autre pour brouiller les pistes, et ceux qui sont de véritables caméléons… Les résultats vont bientôt tomber, c’est imminent ; les rumeurs s’entendent sur le mercredi 20 février, soit à peine 5 jours après le début du tournoi. Le thème de cette édition ? L’amour (ou libre, pour les réfractaires à la Valentinite aiguë). Les curieux peuvent déjà lire ici les textes candidats (le mien est dedans, mais je respecte la compétition et ne court-circuiterai pas l’annonce officielle des résultats en le postant aujourd’hui ! Ca attendra bien quelques jours de plus).

En marge de tout cela, je me replonge doucement dans l’écriture de mes CT. J’ai débuté les recherches documentaires pour la seconde nouvelle du recueil, qui contiendra sans aucun doute des éléments sur les révoltes sociales des canuts (années 1830).

Perfecto (2)

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Partie 1

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Elle me connaît bien. Chaque année, ce marché est l’occasion pour moi de repartir à la recherche de LA veste en cuir qui me fait rêver. Oh bien entendu, je ne parcours pas exclusivement les contrées Vintage avec cet objectif. L’extraordinaire en matière de stylisme a tendance à attirer mon regard et mon porte-monnaie, et je ne me suis jamais privée d’acheter un pantalon funky ou une combinaison à pois. Mais disons que, courir après ce perfecto année après année représente ma quête personnelle du Graal vestimentaire. Un fantasme de mode. Un but inatteignable. Je l’imagine d’un noir ou brun très sombre, avec une coupe cintrée, un petit côté rock rendu par des bandes rouges ou jaunes sur les épaulettes, et une ceinture intégrée pour serrer à la taille, façon motarde… Ajoutez à cela qu’il me faut trouver quelque chose qui corresponde à mes minuscules mensurations. Et puis, étant très exigeante lorsqu’il s’agit de cuir, j’attends que la matière soit marquée par le temps, mais sans être abîmée ou tâchée. Autant dire que je recherche l’impossible dans un marché constitué majoritairement par de l’occasion… C’est ce qui fait l’attrait de la chasse, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles je reviens chaque mois de juin.

Le plaisir d’un voyage temporel au cœur de Lyon en est une autre. Au milieu de ces habits aux coupes anciennes, la balade au passé n’est pas seulement visuelle. Elle vous étreint les cinq sens et s’arrange pour que vous soyez complètement transporté vers une époque lointaine. J’adore l’odeur si caractéristique des matières vieillissantes, elle me rappelle celle des feuilles mortes à l’automne, celle du grenier de mes grands-parents, celle du papier jauni par les années… L’olfactif s’accompagne du toucher. J’aime passer mes mains sur les tissus, découvrir la tension entre les fils, admirer le travail du couturier, sentir les fibres usées sous mes doigts. Et alors que l’on me tend un coussin à déguster pour ravir mes papilles, je me laisse emporter par les mélodies joyeuses de rock’n’roll ou de disco et le voyage est désormais entier. Oh, bien entendu l’année de destination reste indéfinie car je ne cesse de changer de décennie, mais qu’importe d’arriver à un « quand» lorsqu’on peut en traverser et en ressentir des dizaines. Un Borsalino posé sur ma tête, et me voilà de retour dans les années trente. Quelques minutes plus tard, un sac 2.55 entre les mains, le saut temporel me conduit en 1955 pour saluer une certaine Coco.

Et puis, au milieu de mes pérégrinations, je m’arrête, saisie. La voilà, devant mes yeux et entre mes mains, la petite merveille que je ne pensais jamais trouver. Tout y est, le cuir, la coupe cintrée, les bandes teintes de jaune canari sur les épaules, la ceinture à la taille…! Je ne peux réprimer un éclat de rire tellement je suis joyeuse de ma trouvaille. J’en oublie presque de regarder le prix, qui est élevé mais compréhensible étant donné la qualité de l’article. Je tourne et retourne la veste ; aucun défaut ne semble apparent. Les épaules paraissent larges, mais pour la taille il est toujours nécessaire de vérifier. Le détaillant me regarde d’un air réjoui, sans doute assuré d’avoir dégoté une cliente. Il m’indique qu’une cabine d’essayage est disponible: « Avec une large glace, profitez-en tant qu’elle est libre ! ». Je saute donc sur l’occasion et, munie de mon trésor, me cache derrière le rideau. C’est aussi étriqué que dans un photomaton pour Lilliputiens là-dedans, mais le miroir est indispensable et il n’y en a pas d’autre. Coralie m’aurait fait remarquer – à juste titre – que fermer le rideau était une précaution inutile, mais j’apprécie le côté privatif de la phase d’essayage, et tant pis si cela accentue l’étroitesse de l’endroit.

Sourire aux lèvres, j’enfile une manche, puis l’autre… Ajuste le perfecto au niveau des épaules, tire la fermeture à glissière et fixe le col à l’aide des boutons pression. Serrant la ceinture à la taille, je tourne sur moi-même, histoire d’admirer le cuir sous toutes les coutures et la coupe que je désirais tant. Encore surprise d’être tombée sur cette merveille, je traverse le rideau avec entrain et lance un «Je la prends !» enjoué à destination du…

Du vendeur qui a apparemment disparu. En emportant avec lui l’ensemble de son stock, et la totalité des stands. L’a remplacé un espace chargé de meubles et ressemblant vaguement à une chambre. Au-dessus de ma tête, le toit du hangar a été troqué contre un plafond très élevé ; la lumière du jour provient non plus de verrières, mais de hautes fenêtres comme on en trouve dans les anciens appartements de tisseurs lyonnais. Le marché entier s’est volatilisé, et avec lui la foule pourtant grouillante il y a quelques secondes à peine. Cependant, un parfum rétro persiste dans l’air. Le tapis sous mes pieds arbore des motifs psychédéliques. A ma gauche, l’armoire en bois, peinte avec un orangé éclatant, est décorée d’autocollants fleuris, façon Hippie. J’entends les Beatles qui entonnent leur tube «Let it Be» sur un transistor à ma droite. Et le duo Mike Jagger – Keith Richards, placardé au mur en noir et blanc, me toise, faussement agacé par le programme radiophonique diffusé.

Ce serait un euphémisme que de parler de désorientation. En plus d’avoir migré dans l’espace, j’ai l’impression bizarre d’avoir changé de temps. Je ferme les yeux et les réouvre plusieurs fois, mais les Rolling Stones persistent devant moi et aucun stand ne refait surface. Je balbutie un timide «…Cora ?» me doutant pourtant bien que personne ne me répondra. Impossible pour moi d’expliquer ce que je fais là, au beau milieu de cette pièce inconnue alors que, peu de temps avant, je déambulais au sein d’un marché immense et familier. Mon pouls s’accélère, la légère angoisse ressentie au début laisse place à une peur grandie. Est-ce que j’ai perdu connaissance ? Je ne me souviens de rien, et encore moins d’avoir reçu un coup sur la tête ou de m’être évanouie. D’ailleurs, après une rapide vérification, je n’ai aucune trace de contusion ou commotion. Qui m’a amenée jusqu’ici, et comment ? Je n’ai pas pu venir seule dans ce lieu totalement étranger par mes propres moyens ! Peut être que l’on m’a droguée à mon insu, mais l’idée me paraît complètement saugrenue. J’étais tranquillement en train d’enfiler un vêtement ; si j’avais croisé quelqu’un de suspect, je m’en serais souvenue… Puis, une autre pensée vient me tarauder l’esprit : qu’est-il arrivé à la cabine d’essayage ? Je reconnais que c’est là une question totalement absurde et mineure ; étant données les circonstances il aurait peut-être été plus sage que je m’interroge plus amplement sur ma condition mentale. Mais, à ce moment précis, je ne parviens pas à détacher mes pensées de la cabine, qui suivant toute logique avait dû disparaître elle-aussi. Afin de confirmer cela, je pivote vivement. Je ne peux alors retenir un cri d’effroi.

Si le rideau n’est plus là, le miroir, lui, me fait face. Et me renvoie une silhouette qui ne me ressemble pas. Mes cheveux bruns et raides ont laissé la place à un casque de boucles d’un auburn artificiel habillé d’un foulard à pois. Mes yeux, pourtant grands et noisettes, sont devenus étroits et verts. Je passe mes mains et pince ces joues dorénavant bombées et fardées de rose, ce nez nouveau en trompette. Je ne suis pas en train de rêver. Celle du miroir affiche bien cinq ans de moins, dix kilos de plus et est entièrement revêtue de cuir. Le perfecto reste le seul élément inchangé. Là-devant, ce n’est pas moi, et pourtant… Pourtant, je suis elle. Incontestablement elle. Mes mouvements conditionnent ceux du reflet. Ce masque de panique dans le miroir est identique à celui qui fige mes traits depuis quelques secondes. La situation est grave, mais la peur laisse peu à peu la place à l’incrédulité. Je crie de nouveau, moins par nervosité que pour ré-entendre ma nouvelle voix. Nasale et aiguë. La poisse.

Il faut se rendre à l’évidence. Si je n’ai pas basculé dans la folie ou dans un sommeil paradoxal, j’ai… manifestement changé de corps. Et d’époque, étant donnée la tenue dont je suis affublée et le décor qui m’entoure. Je suis incapable d’en expliquer le pourquoi ou le comment, mais les faits sont là et mes sens me trompent rarement. Mon regard s’attarde sur un numéro du Progrès abandonné sur le parquet. La date de publication, implacable, vient confirmer mes conclusions : avril 1970. 1970 !

L’animateur radio assène le coup de grâce avec un joyeux «… sans aucun doute avec plaisir, chers auditeurs, que vous venez d’écouter avec nous la dernière chanson de ces quatre garçons dans l’vent, ça s’intitule «Let it Be» et c’est déjà un succès Outre-Manche…».

Malgré moi, un petit rire m’échappe. Par acquit de conscience, j’effectue un ultime test: j’ôte le perfecto, attend quelques secondes un effet qui ne souhaite visiblement pas arriver, puis remet la veste sur mes épaules. Je ne vais pas le cacher, j’apprécie l’improbable lorsqu’il se manifeste, et je suis une adepte de l’incroyable. Il faut reconnaître que c’est le genre de situations qui contribuent à pimenter la vie, et la mienne est souvent monotone. M’est avis qu’il est préférable de prendre les choses comme elles viennent, et d’éviter de se poser trop de questions. Quitte à en profiter un peu. Après tout, ce n’est pas tous les jours qu’on a la chance de découvrir un autre temps ! L’occasion est à saisir impérativement. Et tant pis si, au final, tout cela n’est qu’une expérience onirique ; mes sensations actuelles, elles, sont bien réelles, et j’espère qu’il en sera de même pour mes souvenirs.

Tout d’un coup, la porte de la chambre s’ouvre en trombe. Un jeune homme, cheveux noirs luisants, moustache fournie, fait son apparition et m’embrasse fougueusement avant même que j’aie pu réagir. «Salut ma Loulou ! T’es prête ? Pierre nous attend, je lui ai dit qu’on le rejoindrait le plus tôt possible… Ça va ? T’as pas l’air dans ton assiette aujourd’hui…T’as pas oublié quand même ?». Mon mutisme et mon air ahuri l’incitent à poursuivre : «L’anniversaire de Suzie, ça te dit quelque chose ? Allo, on se réveille, ma belle ! Prends ton casque, on file dare-dare.». Je marmonne un «oui, oui» mal assuré et fait mine de chercher l’équipement de motarde, excellent prétexte pour découvrir le reste de l’appartement. Le petit salon accolé à la chambre fait aussi office d’entrée. Moins coloré que la pièce à coucher, sa fantaisie réside uniquement en la présence d’une paire de fauteuils bulle et d’une lampe à lave. Le reste de l’ameublement est un curieux mélange de bois massif et de formica. La radio s’arrête de chanter. Alors que je me dirige vers ce qui semble être une alcôve réaménagée en coin-cuisine, j’entends derrière moi une voix teintée d’impatience: «Mais qu’est ce que tu fiches, au juste ? Tiens, il est juste là ! Dis-donc, les yeux ne sont pas en face des trous, j’ai l’impression… Tu es sûre que tout va bien ? Tu n’es pas très causante ce matin, pour un moulin à paroles… ». L’inconnu me tend un casque boule, puis se ravise et vient le placer lui-même sur ma tête, attachant fermement la sangle sous mon menton. Je le rassure par un sourire, qu’il me rend en l’accompagnant d’un baiser sur mon nez.

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